Coupe du monde : « Il y a du mépris de classe à l’égard de l’équipe de France »


Lle monde de toutes les controverses s’ouvre ce dimanche au Qatar. Le groupe de Didier Deschamps mise sur son titre, remporté il y a quatre ans en Russie après une finale étouffante face à la Croatie (4-2). Les Bleus, ravagés par les blessures, sont loin d’être favoris. Néanmoins, leur participation à la compétition, mardi à Al-Wakrah face à l’Australie, a suscité de grands espoirs dans la population.

François da Rocha Carneiro, historien expert de l’équipe de France, auteurL’histoire de France en crampons (Le Détour Edition, 2022), relaté dans un entretien avec indiquer l’histoire du lien qui unit la France et l’équipe nationale.

Points: L’équipe de France est très attendue au Qatar après le titre mondial en Russie il y a quatre ans. Depuis quand l’équipe nationale suscite-t-elle l’intérêt de beaucoup ?

François da Rocha Carneiro : Il faut remonter aux années 1980. Peu avant cette période, l’équipe de France était considérée comme la championne du monde des matches amicaux. Il est très doué pour gagner quand il n’y a pas d’enjeu. Tout a cependant changé en 1982, lors de la Coupe du monde en Espagne. Les Bleus, menés par l’entraîneur Michel Hidalgo et son capitaine Michel Platini, ont franchi la tour et se sont hissés en demi-finale. Un succès. Ils finiront par s’incliner devant l’Allemagne de l’Ouest dans ce qui risque d’être un match dramatique à Séville. Deux ans plus tard, les Bleus remportent enfin leur premier titre, l’Euro 1984 organisé en France.

Alors le vrai tournant a été ce fameux Seville 82 ?

Parfait, car depuis Séville, l’équipe de France était finalement considérée comme une équipe avec le potentiel de gagner. Bien sûr succès en 1958 avec une troisième place à la coupe du monde organisée en Suède. Mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt : le football français n’a pas été à la hauteur et a surtout souffert d’une crise dans les années 1960. De nombreux travaux ont ensuite été menés dans les années 1970, avec notamment la création d’un système de formation, pour redresser le football français. Cette décennie-là, l’épopée de l’AS Saint-Étienne en Coupe d’Europe a contribué à la naissance de l’intérêt populaire pour le football. C’est aussi à cette époque que les Français s’équipent davantage de téléviseurs couleur, à partir desquels ils peuvent désormais suivre plusieurs matches de Coupe de France et l’équipe de France.

Lire Aussi :  Premier League : Arsenal s'impose facilement face à Nottingham Forest (5-0) et reprend la tête

LIRE AUSSI« Cauchemar de Séville » : on refait toujours le match

Les Franciliens ont envahi les Champs-Élysées après les sacres mondiaux et européens en 1998, 2000 et 2018. Cette artère parisienne, en revanche, est beaucoup moins fréquentée les 8 mai, 14 juillet et 11 novembre… Français patriotisme s’exprime par le football ?

Nous avons l’habitude de fêter nos victoires footballistiques sur les Champs-Élysées depuis que l’AS Saint-Étienne a célébré sa défaite en finale de la Ligue des Champions 1976 en parcourant les célèbres rues parisiennes. Je ne suis donc pas sûr qu’il faille surinterpréter l’impression de la foule le soir de la victoire comme la manifestation ultime du patriotisme. Je crois plus à l’effet d’identification. Le patriotisme est l’amour de son pays. Mais notre société française est très colorée, avec des gens qui ont des pères de partout.

L’équipe de France est le reflet de cette diversité. Comment expliquez-vous que de nombreux Français d’origine étrangère préfèrent l’équipe nationale de leur pays d’origine à l’équipe de France ?

Je viens d’en discuter avec mes élèves, certains d’entre eux sont inquiets. Il y a un attachement qui les pousse à idéaliser leur équipe nationale. Cette équipe, qu’elle soit portugaise, algérienne ou autre, semble être l’une des dernières places liées au pays d’origine. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne supportent pas, d’ailleurs, l’équipe de France.

LIRE AUSSI15 février 1931. Le jour où le premier noir rejoint l’équipe de France de football

Pourquoi certains joueurs sont-ils accusés de ne pas chanter Marseillaise ?

L’histoire remonte à 1996. Lors d’un meeting politique, Jean-Marie Le Pen pointe du doigt les joueurs de l’équipe de France, reprenant les arguments de la presse de droite dans les années 1930. mercenaires et leur reprochait leur cosmopolitisme. Le président du Barisan Nasional a ajouté – pour preuve – que certains joueurs n’ont pas chanté l’hymne national. Il a interprété cela comme le signe d’un manque d’amour pour la France de la part des personnes censées défendre son maillot.

Lire Aussi :  MotoGP, Alex Design : Journal de bord de la saison 2022 (avec une belle info dedans...)

Depuis la polémique suscitée par Jean-Marie Le Pen, les joueurs sont fortement incités à chanter l’hymne national. En 2010, l’entraîneur Laurent Blanc, après le scandale sud-africain de l’ère Domenech, a même distribué les mots Marseillaise à ses joueurs… En revanche, personne ne s’offusque lorsque des athlètes d’autres disciplines se taisent. Qui se souvient que trois des quatre cavaliers français champions olympiques de saut d’obstacles en 2016 n’ont pas participé à l’hymne national diffusé après la remise des médailles ?

Il y a deux échelles, deux mesures…

avec certitude Les footballeurs français font l’objet d’une attention particulière car la plupart d’entre eux ont pour pays d’origine une ancienne colonie française. La France a bien plus à voir avec son passé colonial que les joueurs n’ont besoin de prouver avec cette chanson leur allégeance à la France.

Après l’attaque des Bleus à Knysna en Afrique du Sud lors de la Coupe du monde 2010, l’opinion publique a hurlé sur ses joueurs nationaux. En 1998 et 2000, il les célèbre en héros. Dans le football, passe-t-on aussi de l’amour à la haine ?

Probablement Oui. Surtout, cela montre que les gens peuvent être polyvalents… surtout s’ils en ont l’occasion. La presse sportive suppliait de détester Raymond Domenech, l’entraîneur de l’époque. Le monde politique de Nicolas Sarkozy a profité de la polémique pour alimenter le débat sur l’identité nationale. Idéologie pure.

LIRE AUSSICoupe du monde 2018 : comment le président est devenu fan de football

Une partie de l’opinion publique espère un geste symbolique de soutien des Bleus aux travailleurs étrangers au Qatar et aux personnes LGBT. Est-ce leur rôle ?

Lire Aussi :  Nicolas Colsaerts, vice-capitaine du team Europe : « La Ryder me donne la chair de poule »

Au motif qu’ils sont à la télé, on leur demande le plus grand discours politique et la plus grande sensibilité sociale et environnementale… Ils ont décidé de soutenir les ONG. Cela pourrait être un bon indice.

Pourquoi tout ce qui concernait l’équipe de France est-il devenu si vite polémique ?

L’équipe de France est une immense caisse de résonance, d’un côté, et il y a une forme d’humiliation de classe, de l’autre.

Comment se caractérise cette insulte de classe ?

Un exemple : l’acteur Vincent Lindon a appelé au boycott de la Coupe du monde organisée au Qatar. Pourquoi pas ! Les droits de l’homme ne sont pas respectés et cette concurrence est une aberration du climat. Pour autant, le même Vincent Lindon, président du jury du Festival de Cannes 2022, appelle-t-il au boycott du film produit par le Doha Film Institute en compétition à Un certain regard et La quinzaine des réalisateurs ? Réponse : non. Le cinéma c’est de l’art, tu sais ? Les appels au boycott des Championnats du monde d’équitation à Doha et du Grand Prix de Formule 1 au Qatar sont également rares… Pourquoi ? Car ce sport est, pour la plupart, suivi par une certaine élite sociale.

Cette insulte se caractérise aussi par l’argent…

Oui, on se souvient tous de cette phrase d’Anne-Sophie Lapix à propos du “millionnaire” qui “a couru après le ballon” au début de la Coupe du monde 2018 en Russie. Nous ne blâmons pas le fils du millionnaire d’être devenu millionnaire. Alors pourquoi les enfants des banlieues sont-ils blâmés pour cela ? Plus de mépris pour la classe. Être footballeur professionnel implique beaucoup de sacrifices, dès le plus jeune âge. C’est aussi beaucoup plus difficile d’intégrer l’équipe de France que d’entrer en Normal Sup. Les statistiques sont formelles ! Il y a une grande masse de “prolétariat” parmi les joueurs professionnels.


Source

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Articles Liés

Back to top button